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Mon
cher Gaby,
Tu sais que lorsque quelqu'un
d'entre nous vient à décéder, la coutume
exige que l'on décrive dans ce feuillet ce qu'a été
la vie du défunt parmi nous.
Chez les vivants, le temps
est malheureusement une dimension incontournable, qui m'oblige
à me contenter de ma seule expérience de vie à
tes côtés.
Notre histoire commune a débuté
en septembre 1963 quand, élève de 5e lat. chez l'abbé
Winand, tu as essayé de m'initier au reste du monde dans
un cours de géographie.
J'ai toujours été
intrigué par ton surnom de « pisse-vinaigre »,
n'ayant jamais pu remarquer chez toi aucun des traits de caractère
qui auraient dû appartenir à ce genre de personnage.
Il est vrai que, après nous être interrogés
un court instant sur ce mystère, nous avons étés
beaucoup trop occupés à chahuter le prof de sciences,
à étudier les produits remarquables d'Armand Uittebroeck
et les temps primitifs grecs de notre titulaire pour nous interroger
sur un prof que nous n'avions que 2 heures par semaine.
Un nombre certain d'années
plus tard, je t'ai retrouvé comme collègue sans
savoir grand chose d'autre de toi : en plus de mes souvenirs de
cancre, juste une vieille photo qui est toujours affichée
à la salle des profs te montre en tenue sportive avec d'autres
professeurs lors d'un de ces mémorables matches de foot
à l'occasion de la fête du directeur.
Très rapidement tes
opinions assez tranchées sur le rénové m'ont
fait découvrir un autre personnage, mais je n'ai pas tout
de suite perçu ce qui motivait tes réflexions caustiques.
Il m'a fallu du temps, beaucoup
de temps, pour apprendre tout doucement à cerner le personnage
mystérieux que tu étais encore à mes yeux
de jeune prof imbu d'un savoir nouvellement acquis dont je croyais
qu'il était une fin en soi.
C'est lors d'un déménagement
que j'ai appris que ton épouse souffrait déjà
depuis quelques années de la sclérose en plaques.
Tu avais été contraint de revendre votre maison
et de déménager en face du collège.
Troublé, j'ai commencé
à te demander régulièrement comment tu allais.
La réponse, invariablement était « ça
va très bien ». Évidemment, je ne pouvais
pas y croire : plusieurs fois par jour, tu quittais discrètement
le collège pour rentrer chez toi afin de pouvoir prodiguer
à ton épouse les soins que son état requérait.
Ensuite, ce fut le déménagement
suivant, avec pour moi le sentiment très net d'un honneur
qui m'était fait de pouvoir te rendre service.
Plus tard, j'ai pu collaborer
plus étroitement avec toi et découvrir chaque jour
davantage ta connaissance à la fois aiguë et profondément
humaine de chacun de tes élèves.
Beaucoup de ceux qui me liront
peuvent en témoigner.
En même temps, tu m'a laissé approcher un peu à
la fois ce qui faisait ta vie quotidienne.
Vint ensuite la fin de cette
progression dramatique qui t'a privé de cette épouse
tant aimée.
Là encore, le courage
et la discrétion dont tu fis preuve ont grandi tous ceux
à qui tu as permis de vivre cette épreuve à
tes côtés .
Et puis, il y a eu l'Italie,
nouvelle passion culturelle mais surtout humaine dans laquelle
le jeune pensionné que tu étais à ce moment
s'est jeté à corps et à coeur perdus. Là,
tu t'es livré à nous tous avec ta simplicité,
ton abnégation, ton sens toujours plus perceptible du souci
de l'Autre... et bien sûr ton humour à la fois décapant
et reconstituant dont je fus plus d'une fois la victime amusée,
émue ... et reconnaissante.

En août de l'année
passée, tu nous as annoncé que tu étais atteint
d'un cancer du poumon.
Tu as donc commencé
à lutter contre ce dernier coup du sort -qui ne t'avait
déjà pas beaucoup épargné- avec le
faisceau de qualités que nous te connaissions.
Quand nous te rencontrions,
tes réponses à nos questions étaient bien
sûr celles que nous espérions entendre, tes explications,
celles que nous souhaitions.
Et puis, il y a eu lundi passé.
Je t'ai trouvé une fois de plus très amaigri, ta
voix n'était plus qu'un filet, tu paraissais très
fatigué, et puis, tu as commencé à sourire,
et tu n'as plus arrêté.
C'était un beau sourire.
Quand je t'ai quitté,
je me suis souvenu d'une conversation que nous avions eue un jour
: je te disais me souvenir du sourire de Marianne, une de tes
deux filles, celle qui est venue au collège. Tu m'a dit
qu'elle tenait cela de sa mère, que d'ailleurs on appelait
« le sourire » quand elle était jeune.
Je comprends maintenant que
tu me disais dans cette langue qui était la tienne et que
tout le monde devrait
apprendre, que tu allais la rejoindre et que tu allais à
nouveau être heureux à ses côtés.
Voilà.
Depuis ce lundi-ci, le collège
essaie de faire son deuil : il y a moins de bruit, les gens se
détournent parfois, apparemment sans raison. De temps en
temps, on croit voir une larme perler. Les conversations semblent
souvent creuffl, dépourvues de sens. Certains discours
sont un peu plus confus encore que d'habitude ...
Je sais que tu vas m'en vouloir
d'avoir raconté tout ce qui précède, mais
une fois de plus, je n'ai pas pu m'empêcher de m'exprimer,
malgré tout ce que tu m'as appris ces dernières
années.
Tu vois bien que tu es parti
trop tôt.
Pierre
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